La CICA est une association à but non lucratif et à vocation mondiale. Elle rassemble des banques et d’autres institutions engagées dans le financement de l’agriculture et du monde rural. La CICA s'adresse aux dirigeants élus et aux directeurs généraux de ces institutions avec le but :

  • de leur apporter les connaissances et les avis les plus récents pour orienter leur politique de financement de l’agriculture ;
  • d'encourager l’échange et le dialogue entre eux ;
  • de leur permettre d’innover et d’améliorer les services financiers destinés à l’agriculture et au secteur rural.

La CICA veut aussi participer à la promotion des idées sur le financement de l’agriculture en direction de l’opinion, des gouvernements et des institutions spécialisées.

Augmenter les rendements pour réduire la déforestation ?

Jean-Christophe Debar, directeur de FARM

Il y a aujourd’hui un large consensus, chez les décideurs politiques mais pas dans l’opinion, sur la nécessité d’augmenter les rendements des cultures, en particulier dans les pays en développement, pour améliorer la sécurité alimentaire et réduire la pauvreté rurale. Il existe un autre argument, encore plus controversé, en faveur de la hausse de la productivité agricole : elle permet de ralentir l’expansion des surfaces cultivées et de freiner la déforestation, ce qui limite les pertes de biodiversité et les émissions de gaz à effet de serre. Point capital, quand on sait que les forêts continuent de rétrécir, notamment en Afrique, en Amérique latine et en Asie du Sud-Est, le plus souvent pour faire place à la culture et l’élevage.    

Cet argument doit toutefois être nuancé. En effet, l’accroissement des rendements a des effets contradictoires sur les superficies cultivées. D’un côté, il diminue le besoin de terres pour fournir le même volume de production agricole. De l’autre, il entraîne une baisse des prix agricoles qui stimule la demande alimentaire et favorise, en retour, une hausse de la production. L’interaction entre ces deux phénomènes détermine l’évolution nette de la sole cultivée, compte tenu, bien sûr, des disponibilités de terres existantes.

Autre élément qui ajoute à la complexité du sujet : le différent niveau d’intégration des pays dans le commerce international de produits agricoles. Un chercheur américain a récemment mis en évidence que lorsque la productivité agricole croît dans un pays qui exporte une part significative de sa production, il peut en résulter une hausse des surfaces cultivées, comme on le constate au Brésil et en Indonésie ; cependant, cette hausse est généralement compensée par un recul des superficies cultivées dans le reste du monde, en raison de la diminution des prix agricoles résultant de l’augmentation de la production dans le pays exportateur.

Au total, selon ce chercheur, si la productivité agricole mondiale n'avait pas progressé entre 1991 et 2010, il aurait fallu cultiver 173 millions d'hectares de plus, soit l'équivalent d'environ 10 % des forêts tropicales. D’autres études donnent des résultats plus mitigés, selon les régions observées et la méthode d’estimation utilisée. Ainsi, l’accroissement des rendements apparaît comme nécessaire, mais pas suffisant, pour réduire la déforestation. Toute une batterie de mesures complémentaires s’impose : des politiques plus efficaces de protection des forêts, des aides aux agriculteurs qui acceptent de ne pas déboiser leurs parcelles ou encore la mise en place d’une certification « zéro-déforestation » dans les pays importateurs de cacao, de caoutchouc ou d’huile de palme. Il faut également mieux intégrer l’activité agricole et la forêt, en développant par exemple l’agroforesterie. D’autant plus que beaucoup de paysans, parmi les plus pauvres, collectent du bois pour leurs besoins domestiques et pour compléter leurs revenus.      

Rencontres CICA
CICA Berne 2018
Inde, Afrique : des politiques agricoles à la recherche d’efficacité

Jean-Christophe Debar, directeur de FARM

Inde, Afrique : des populations quasi identiques (1,3 milliard d’habitants) et des fondamentaux agricoles du même ordre de grandeur, qu’il s’agisse de la contribution de l’agriculture au produit intérieur brut ou des bas niveaux de revenus agricoles, résultant pour partie de la prédominance des petites exploitations. La part de la population active travaillant dans l’agriculture est nettement supérieure à celle des autres régions, avec le risque d’un creusement de l’écart de revenu entre villes et campagnes si les trajectoires de développement actuelles se poursuivent. Dans les deux cas, se pose clairement un problème d’efficacité des politiques agricoles.     

Ce problème, la question des subventions aux intrants l’illustre parfaitement.

De quoi s’agit-il ? Dans beaucoup de pays africains, les agriculteurs paient les engrais, mais aussi parfois les semences et les achats de matériel, à des prix inférieurs aux prix de marché, grâce à des subventions octroyées par l’Etat. Les aides aux intrants sont encore plus importantes en Inde, où elles couvrent également l’eau d’irrigation, l’électricité, le crédit, l’assurance, etc. Elles représentent quelque 6-8 % de la valeur de la production agricole, contre 1 à 2 % en Afrique subsaharienne.

Ces subventions font l’objet de nombreuses critiques. On leur reproche leur coût budgétaire élevé, leur relative inefficacité, leur détournement pour cause de fraude ou de corruption, leur ciblage défectueux qui laisse de côté beaucoup de petits producteurs ou encore leur impact négatif sur l’environnement, dû par exemple à la surconsommation d’engrais et d’eau d’irrigation.

Dans ce contexte, divers experts ont proposé des pistes de réforme. Les préconisations les plus audacieuses proviennent d’économistes indiens. Certains suggèrent de réduire la part des subventions aux intrants dans les dépenses de soutien à l’agriculture, au profit des investissements dans les infrastructures, la recherche ou la formation, censés accroître davantage la valeur ajoutée agricole ou réduire plus fortement la pauvreté. D’autres suggèrent de versement directement aux agriculteurs les sommes budgétisées pour les subventions aux engrais. Pour éviter tout détournement, mais aussi pour donner aux producteurs un plus grand pouvoir de décision sur l’utilisation des subsides. Cette nouvelle modalité permettrait en outre aux pouvoirs publics de cibler précisément les bénéficiaires des aides, en privilégiant les petits paysans et des catégories négligées, dont les femmes. Elle conduirait à une hausse du prix des engrais et à une baisse de la production agricole, mais la perte de revenu des agriculteurs serait compensée par le paiement direct. Des réflexions iconoclastes mais qui nourrissent utilement le débat sur les politiques agricoles, en Inde comme en Afrique.   

Irriguer l’Afrique, enjeu majeur

Jean-Christophe Debar, directeur de la fondation FARM

Dans un rapport récent, le Malabo Montpellier Panel – groupe de dix-sept experts internationaux renommés en agriculture, nutrition et environnement – sonne l’alarme. En Afrique, à peine 6 % de la surface cultivée sont irrigués, contre 14 % en Amérique latine et 37 % en Asie. L’ampleur des défis que doit relever le continent pour nourrir une population en forte expansion et réduire la pauvreté, alors que se précisent les menaces liées au changement climatique, impose de faire de l’irrigation une réelle priorité politique.

Le problème, en réalité, est essentiellement circonscrit à l’Afrique subsaharienne. Les pays d’Afrique du Nord assurent aux agriculteurs un meilleur accès à l’eau. Ainsi le Maroc s’est doté depuis longtemps d’une organisation institutionnelle spécifique, aux échelons national et local, pour développer l’irrigation, qui touche aujourd’hui près de 20 % de la surface cultivée.  

Les piètres performances africaines en matière d’irrigation illustrent parfaitement le biais anti-agricole qui a longtemps animé les politiques publiques menées au sud du Sahara et dont elles commencent à peine à sortir. Le contraste avec l’Asie est saisissant. Selon nos estimations, fondées sur les données publiées par le département américain de l’Agriculture, la valeur moyenne du produit agricole brut par hectare, au début des années 1970, était plus élevée en Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) que dans les pays asiatiques en développement. Quarante ans plus tard, la situation s’est inversée : un hectare de terre exploité pour la culture ou l’élevage génère un produit brut près de deux fois supérieur en Asie. Or, dans le même temps, la part de la surface cultivée équipée pour l’irrigation a stagné à 3 % en Afrique subsaharienne, alors qu’elle a crû de 24 % à 38 % en Asie : le « paquet » semences améliorées/intrants/irrigation apporté par la Révolution verte a été très efficace.    

Pourtant, la marge de manœuvre en Afrique subsaharienne est considérable. Selon le Malabo Montpellier Panel, compte tenu des capacités hydriques et des taux de retour sur investissement escomptés, la surface irriguée dans cette région pourrait pratiquement quintupler, à 38 millions d’hectares. D’après nos estimations, 16 % de la surface cultivée seraient alors irrigués. Comme une parcelle bénéficiant d’un accès à l’eau produit en moyenne deux à trois fois plus qu’en agriculture pluviale, le surcroît d’irrigation ainsi réalisé pourrait augmenter la production agricole dans les pays au sud du Sahara (y compris l’Afrique du Sud) de 12 à 24 %.  

Bien sûr, la construction d’infrastructures d’irrigation ne suffit pas, à elle seule, à enclencher un développement agricole efficace, comme le montre le bilan décevant de l’installation de grands barrages au Mali, au Sénégal et au Burkina Faso. Il faut aussi que les superficies irriguées dont dispose chaque ménage soient suffisantes, que la ressource soit préservée et que les agriculteurs bénéficient de crédit, d’intrants et d’un véritable accès au marché. L’irrigation n’est qu’un ingrédient d’une stratégie d’intensification durable en faveur des petits producteurs. Mais c’en est une pièce essentielle, trop longtemps négligée et qui mérite désormais toutes les attentions.